Les révoltes arabes : un printemps islamiste ?

Les révoltes arabes vont-elles faire le lit de l’islamisme ? Cette question et beaucoup d’autres ont été abordées par Jean-François Daguzan, maître de recherches à la Fondation pour la Recherche Stratégique et rédacteur en chef de la revue Maghreb-Machrek, lors de la conférence organisée à Vincennes par l’association Rencontres Démocrates, le 27 octobre 2011 sur le « printemps arabe ».



Les révoltes arabes : un printemps islamiste ?
Un printemps arabe que l’on n’attendait pas
L’autoritarisme progressiste des pays arabes paraissait à beaucoup comme installé pour l’éternité. Pour ne pas remettre en cause la coopération avec ces pays, on a mis sous le tapis la question des droits de l’homme, de la répression et de la démocratie. Les quelques velléités d’aborder ces aspects étaient immédiatement contrés : par exemple, menaces de supprimer le français dans l’enseignement et de passer à l’arabe… S’est ancrée la thèse de l’inéluctabilité de la non-démocratie dans ces pays, alors même que l’on aurait dû s’inquiéter en raison de l’usure du pouvoir et du vieillissement des leaders.

L’affaire tunisienne et son retentissement
La crise économique mondiale de 2008-2009 a laminé les pays les plus faibles de la planète dont le monde arabe. En 2008, des émeutes se produisaient en Tunisie, émeutes qui ont été très brutalement réprimées. Les statistiques économiques de ces pays étaient truquées et des études sur le Sud de la Méditerranée concluaient en septembre 2010 : « La crise financière n’a pas touché les économies du Sud de la Méditerranée »
Le geste de désespoir d’un vendeur ambulant tunisien va révéler la profondeur du malaise économique et social dans les pays arabes. Une affaire qui aurait pu rester uniquement tunisienne va essaimer au Maroc, en Egypte, au Yémen, en Syrie, en Libye, etc…

Les révoltes arabes : un printemps islamiste ?

Chaque Etat voit émerger un modèle particulier.
En Egypte, les vieux caciques de l’armée, qui ne voulaient pas d’une transmission dynastique du pouvoir, s’appuient sur les révoltés de la place Tahrir pour écarter Gamal Moubarak ; puis vont s’allier avec les Frères Musulmans pourtant jamais impliqués dans la boucle de la révolte.
Au Maroc, une réforme constitutionnelle est lancée en juin 2011 afin de calmer des révoltes naissantes en organisant un passage progressif à une monarchie constitutionnelle.

La France et la Libye
La France n’avait pas vu venir les révoltes. Certes, des chercheurs les avaient vues venir qui disaient : « ça va péter ! ». Mais des liens individuels très forts existaient entre les responsables politiques des deux côtés de la Méditerranée. D’où une auto censure et une acceptation acritique des messages truqués et tronqués en provenance des pays arabes. Le cas de « MAM », qui a passé Noël en Tunisie, en est la meilleure illustration.
La décision d’aider les insurgés libyens prise par Sarkozy a manifestement eu pour but de restaurer une réputation très entachée sans prendre de risques excessifs : contrairement à la Syrie, où une intervention ne manquerait pas de « changer les lignes », la Libye ne présente que peu d’enjeux en ce qui concerne les équilibres géopolitiques globaux de la zone.

Qu’est-ce que tout cela va devenir ?

Malgré la diversité des situations, on peut distinguer quelques grandes lignes :
Une exigence démocratique réelle, très difficile à contrer.
Une demande d’ingérence vis-à-vis du monde occidental, couplée à une très forte progression du sentiment patriotique : « Rendez-nous service en intervenant… mais après vous partez ! ».
Un islamisme revendiqué, avec un mot d’ordre : le modèle à suivre est le modèle turc !
Il y aura donc plus d’islam, mais ce sera un islam conservateur et formel à l’instar mutatis mutandis de la démocratie chrétienne d’après guerre en Europe, un islam compatible avec la démocratie.
A côté de cette évolution vers une démocratie islamique, on constate une réaction conservatrice en Arabie Saoudite et en Algérie ; et un front du refus en Syrie et au Yémen.
En outre, la confrontation sunnites / chiites devient centrale avec le face à face Iran v/s Arabie Saoudite.
Et, au milieu de tout ça, il y a Israël, qui ne sait plus à quel saint se vouer, avec des opinions publiques partout hostiles. C’est « l’X » de l’équation du Moyen-Orient.

Conclusion :
nous ne savons pas à quoi ressemblera le monde arabe dans vingt ans. C’est là une incertitude majeure.



Les révoltes arabes : un printemps islamiste ?
Pour aller plus loin :
- le dernier ouvrage de Jean-François Daguzan : « Terrorisme(s) : abrégé d'une violence qui dure » (CNRS Editions, Paris, 2006).
- « La révolution arabe: 10 leçons sur le soulèvement démocratique » (Fayard, Paris, 2011), un tout récent ouvrage du Vincennois Jean-Pierre Filiu, un des meilleurs spécialistes français du monde arabe, qui avait donné à Vincennes, dans le cadre également des Rencontres Démocrates, une conférence très éclairante sur Al Qaida.

L’association Rencontres Démocrates à Vincennes organise régulièrement, depuis bientôt dix ans, des conférences offrant des éclairages sur les problèmes politiques et sociétaux par des spécialistes reconnus.
www.rencontresdemocrates.com://


Photos : Nicole Leroussaud

Samedi 14 Janvier 2012
Paul d’Esteve de Pradel