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Le droit de s’enrichir, jusqu’où ?

Mardi 17 novembre 2009, à 20h30 à la Maison des associations de Vincennes, a eu lieu la deuxième conférence du cycle des quatre conférences de l’avent organisé par l’Association Œcuménique d’Entraide de Vincennes (AOE), qui porte cette année sur le thème de « l’argent ».



Le droit de s’enrichir, jusqu’où ?
Le Pasteur Alain Houziaux a posé la question provocante : « le droit de s’enrichir, jusqu’où ? ».

« Question qui mérite d’être posée, car nous cherchons tous à nous enrichir ! Moi-même j’ai été un Conseil en management très bien rémunéré. Puis ma rémunération a été divisée par dix quand je suis devenu Pasteur…».

A cette question, dit-il, on trouvera toujours des échappatoires : « c’est pour mes vieux jours ; c’est pour transmettre mon patrimoine à mes enfants »… Mais on ne peut pas échapper à cette question.

Décomplexés, les Protestants ?
« On prétend que les Protestants sont décomplexés vis-à-vis de l’argent. Ce n’est pas mon sentiment ». L’usage et les attitudes vis-à-vis de l’argent sont variables suivants les milieux. Cela dépend de l’usage que l’on fait de… l’enrichissement ! Quatre attitudes possibles :
1. S’ENRICHIR… POUR GARDER L’ARGENT : la thésaurisation, « autrefois appelée l’avarice ». Il s’agit d’une accumulation qui ne sert à rien… Une forme de fascination très étonnante. Un problème psychanalytique.
2. POUR DÉPENSER : plaisir de jeter l’argent par les fenêtres (Çà ne sert à rien, comme son contraire l’accumulation) ; ou plaisir de consommer « ou d’entretenir une maîtresse –quoique depuis mai 68 il ne soit plus besoin de l’entretenir… ».
3. POUR INVESTIR : pour créer sa propre entreprise « mais ne me dites pas que c’est pour créer des emplois ! ». Un désir d’entreprendre, de créer quelque chose, de faire marcher quelque chose…
4. POUR DONNER DE L’ARGENT : l’exemple de Bill Gates dont plus de 80% du capital est dans sa fondation. Certains se réjouissent d’être imposés !

Le droit de s’enrichir, jusqu’où ?
Valeur d’usage et valeur d’échange
Il faut distinguer entre « valeur d’usage » et « valeur d’échange » : l’eau a une valeur d’usage forte, voire infinie, alors qu’elle n’a qu’une faible valeur d’échange ; à l’inverse, l’argent n’a qu’une valeur d’usage faible, voire nulle (le lingot d’or ne « sert » strictement à rien), mais a une très forte valeur d’échange.

L’avarice et ses racines
Après cette « introduction », où, dit-il, « presque tout a été dit », Alain Houziaux a proposé un « retour en amont », en analysant « l’accumulation », « le fait de s’agripper ».
Il y a, expose-t-il, quelques cas d’animaux avares : la pie voleuse, le choucas, la corneille… qui accumulent des choses qui ne servent à rien mais qui brillent. Les singes s’agrippent parfois aux choses mais peuvent les oublier l’instant d’après. Chez les enfants aussi on repère un goût de la propriété par rapport aux autres, une « rivalité mimétique ».
En fait, il y a un désir de se faire valoir, qu’il ne faut confondre avec la vanité, car c’est un désir de se faire valoir parfois uniquement pour soi-même, à ses propres yeux. C’est alors une forme de plaisir solitaire. C’est lié à un esprit de rivalité vis-à-vis d’un père, d’un frère ou d’un « jumeau » ; ou encore vis-à-vis d’un « pair », par rapport à des égaux.

L’avarice = narcissisme + fétichisme + pulsion de mort
Le thésaurisateur a le désir de s’enrichir pour le plaisir de s’enrichir, pour la jouissance narcissique que cela entraîne. C’est une jouissance sans jouissance : jouissance tiré d’un argent dont on s’interdit la jouissance ! L’avare tire de son argent accumulé un sentiment de puissance, une puissance toute virtuelle, et qui restera virtuelle. Comme Narcisse, « l’avare est amoureux de l’image qu’il a de lui-même, alors qu’il est vieux, laid et impuissant… ». « On trouve ça régulièrement chez les personnes âgées qui dépensent le moins possible ».
Le thésaurisateur peut aussi être rapproché du fétichiste « qui préfère posséder la petite culotte d’une femme plutôt que… ». En outre, l’or en lui-même est une valeur morte quand on en fait pas une valeur d’échange ni une valeur d’usage : « quelque chose qui relève de la pulsion de mort ».
Rien de très ragoûtant, si l’on en croit Alain Houziaux. L’avarice semble un bien vilain défaut ! Et pourtant, dans la Bible, ajoute le conférencier, il y a des textes comme celui sur la « perle de grand prix » qui semble recommander une attitude proche de celle de l’avare…. « C’est presque un vœu de pauvreté qu’être avare ! ». Ouf !

Le droit de s’enrichir, jusqu’où ?
Commentaires bibliques
« Maintenant, je vais faire des commentaires bibliques, sinon mon collègue [Le Pasteur Jacques Julliard, NDLR] ne me réinvitera pas ».
Premier texte : les béatitudes de Luc (« Tout le monde préfère citer celles de Matthieu ») : « Malheur à vous les riches car vous avez votre consolation… », etc. Des paroles très violentes qui instituent une sorte de justice compensatoire à la fois au niveau individuel (le pauvre méprisé) et au niveau collectif (le petit peuple d’Israël humilié) : le Royaume de Dieu, promet-on, opérera une compensation soit négative soit positive, qui instaurera une sorte d’égalité dans le temps.
Au nom de cette justice compensatoire, nous dit Alain Houziaux, l’on pourrait faire que « les retraites soient inversement proportionnelles aux sommes gagnées pendant la vie ». Impossible ? Non, il suffit de faire financer les retraites par l’impôt comme dans le système instauré par Beveridge dans l’Angleterre d’après guerre. La pension de retraite serait alors une prestation sociale comme les autres, modulable en fonction des besoins…
Deuxième texte : la parabole dites de l’intendant malhonnête. Le mot « malhonnête » n’est pas dans la Bible. Il s’agit plutôt d’un intendant habile. Chargé de recouvrer les créances de son Maître sur les métayers, il échoue dans sa mission et se sait sur le point d’être renvoyé. Il convoque alors les métayers un à un et leur fait des remises de dettes. En fait, il renonce à la part de ces dettes qui devait lui revenir suivant les usages du temps, et il fait rentrer l’argent ! « Le patron est content : l’argent rentre ; les métayers sont contents : ils ont eu moins à payer ; l’intendant est content : il garde sa place ; de perdant-perdant-perdant, la situation est devenue gagnant-gagnant-gagnant… »
Moralité : « remettre les dettes peut être la manière de procéder la plus morale et la plus efficace économiquement, par exemple en ce qui concerne la dette du tiers monde ! »
Troisième texte : la parabole des talents « que vous connaissez tous ». Le troisième serviteur « thésaurise ». « Cette parabole, nous dit Alain Houziaux, est souvent interprétée comme une apologie de la confiance. C’est le cas par exemple d’Alain Peyrefitte, dans son livre sur la Société de confiance. L’affaire Madoff et la dernière crise, celle dites des subprimes, ont montré que la confiance est une notion suspecte. En fait, les deux premiers serviteurs prennent le risque de lâcher l’argent, le risque de perdre ».
Moralité, selon Alain Houziaux : « ne pas jouer perso ; comme au rugby, il faut faire la passe ! »

Conclusion de l’exposé : l’apologie des lys des champs
« Je voulais vous citer un texte de Keynes mais comme je l’ai oublié chez moi, je vais vous lire le texte évangélique de Luc auquel Keynes se réfère ». Et le Pasteur Alain Houziaux de lire la parabole sur les lys des champs : « gardez-vous avec soin de toute avarice », « insensé, ce soir même ta vie va être réclamée ! ». Conclusion de Keynes : l’argent, c’est bien pour être dépensé ! « Ce sont les derniers écrits de Keynes et se seront mes dernières paroles ».

La « position très radicale » d’Alain Houziaux
Interrogé sur sa position personnelle quant à la question objet de la conférence, « le droit de s’enrichir, jusqu’où ? », Alain Houziaux n’a pas caché que celle-ci était très radicale : « J’ai le sentiment que toutes les richesses sont injustes, qu’il n’y a pas de manière honnête de s’enrichir ou de dépenser son argent, qu’en s’enrichissant on dépouille toujours les autres. Tout l’argent qu’on a est un argent malhonnête ! ».
Et de se référer à Eusèbe de Césarée : garder deux paires de chaussures, c’est déjà malhonnête ; on doit la deuxième paire de chaussure à un autre. « Une racine du mot Richesse en hébreux est aussi la racine du mot Amour. Toute richesse est une dette dont il faut s’acquitter. Aimer Dieu, c’est se savoir endetté vis-à-vis de Dieu ».

Pour aller plus loin :
Le dernier livre d’Alain Houziaux : Christianisme et conviction politique (DDB, 2008), dont un des chapitres est justement intitulé : « le droit de s’enrichir, jusqu’où ? ».


Rappelons que l’AOE de Vincennes est une association dont la mission principale est d’aider et d’accompagner des personnes en difficulté : logement, aide alimentaire… Une fois l’an, elle propose une réflexion sur un thème, sous la forme d’un cycle de quatre conférences offrant des éclairages complémentaires par des spécialistes reconnus.

Lundi 7 Décembre 2009

     



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