Dix ans de débats pour Rencontres Démocrates


Le 10 mars dernier, l’association « Rencontres Démocrates » fêtait avec succès, à Cœur de Ville, les dix ans de son existence au travers d’une exceptionnelle après-midi de conférences et de débats, nourris par la pensée de neuf philosophes, devant un parterre de près de 300 Vincennois.



Dix ans de débats pour Rencontres Démocrates
Le thème de cet évènement ? … « Crise de la sociabilité, crise du sens collectif » Bien vu en ces temps de campagne électorale où nous cherchons tous, parfois avec un certain désespoir il faut l’admettre, à découvrir ce qui, dans les programmes présentés par les candidats à l’élection présidentielle, va pouvoir apporter une réponse, voire une solution, à nos questionnements de citoyens sur des sujets aussi variés que la laïcité, l’impôt, la solidarité, l’organisation de la vie en commun, la juste redistribution des richesses, la confiance, la gouvernance de l’Europe mais aussi la culture, l’éducation, les valeurs...etc.

« La crise que nous traversons n’a pas pour dimensions uniques l’économie et la finance. Elle touche aussi au rapport à l’autre ! » lance à l’auditoire André Thiéblemont, fondateur de l’association, avec le verbe que nous lui connaissons bien. L'assistance applaudit et le débat est lancé avec, pour commencer, Chantal Delsol, professeur de philosophie à l’université de Marne La Vallée et célèbre fondatrice de l’Institut de recherche Hannah Arendt.
« Nous avons un problème avec le don », lance-t-elle en ouverture de son intervention qui va durer une vingtaine de minutes, et au cours de laquelle elle explique comment et pourquoi la société a évolué pour remplacer l’acte de don « direct », qui permettait à l’individu fortuné de donner au plus démuni, par l’organisation du « don anonyme ». « Afin d’échapper aux perversions possibles du don direct entre personnes, la société s’est débarrassée du don en le remplaçant par un système basé sur l’impôt et l’allocation, c’est ce que j’appelle le don anonyme » dit-elle. Ce type de don n’est plus un don mais devient une redistribution de justice. L’allocation est devenue un « dû ». Le donateur « doit » donner.

Dix ans de débats pour Rencontres Démocrates
Mais où est le problème pourrait-on se dire ? Notre société est ainsi faite qu’elle a, en effet, élaboré un système de redistribution des richesses que nous connaissons depuis longtemps. Il peut, certes, être perfectible mais il constitue une base de notre société. Madame Delsol voudrait-elle le remettre en question ? En réalité, la philosophe ne cherche pas à attirer son auditoire sur le terrain strictement politique de notre système d’imposition et de redistribution des richesses mais elle affirme que la disparition du don direct de personne à personne a entraîné avec elle la disparition des liens que le don direct créait inévitablement entre ces personnes. Dès lors, le don anonyme nourri, d’après l’intervenante, de la passion de notre société pour l’indépendance totale, l’égalité et la matière, développe un effacement des liens de solidarité qui entraine le développement de la solitude, de l’ « esseulement général ». Elle conclut brillamment : « La finitude de l’homme se trouve dans le besoin de l’autre autant que des choses. L’éthique a pour fin la relation et non l’égalité. Les hommes ont besoin de relation ». Applaudissements.

Vient le tour de Jean Bothorel, le seul intervenant de l’après-midi qui ne soit pas philosophe en soi. Il est écrivain, journaliste, a été éditorialiste au Figaro et directeur de « la revue des deux mondes ». Son propos porte sur le communautarisme. « Notre république a été traditionnellement intégrationniste et laïque » lance-t-il pour introduire la rapide cours d’histoire qu’il donne alors en une quinzaine de minutes. Mais l’intervention prend du corps lorsque Jean Bothorel affirme que notre société n’est plus intégrationniste et qu’elle doit se préparer à devenir communautariste. En effet, certaines communautés, de par le nombre ou le fait religieux, apportent progressivement sur la scène politique française les éléments d’un changement inéluctable de société. « Il ne s’agit pas d’avoir peur mais de voir ! ». Sans vouloir aucunement mettre à l’index une communauté plus qu’un autre, Jean Bothorel cite néanmoins le cas de la communauté musulmane de France et explique que notre république est fondée sur une conception individuelle de la liberté et de l’égalité, tandis que l’Islam est basé, d’après lui, sur une conception collective de la liberté, voire de l’égalité. Après avoir expliqué en quoi le communautarisme induit une certaine notion de partage territorial, l’écrivain conclut à la nécessité de construire une république où le communautarisme aura fatalement sa place.

Dix ans de débats pour Rencontres Démocrates
Pierre Manent, quant à lui, veut partager sa réflexion sur le thème de la perte de confiance du corps civique dans le corps politique et donc de la disparition de l’implication du citoyen dans la gouvernance de la chose publique. Le directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales constate que les objets principaux de l’attente politique sont constitués des droits de l’homme et des règles de marché. Mais il s’interroge sur comment nous organisons la vie commune et met en lumière l’évolution qui est survenue en une vingtaine d’années. Auparavant, le propos, voire le débat collectif, aboutissaient à l’établissement d’une loi commune à caractère national. Aujourd’hui, des instances sans légitimité politique –des organisations internationales, des tribunaux, des agences de notation, …– établissent des règles européennes voire mondiales. « Nous sommes passés de la gouvernance des lois nationales issues d’un processus démocratique à la gouvernance des règles issues d’un processus non démocratique mais à caractère international. Ceci entraine que la classe politique française perd son sens de la responsabilité devant les citoyens puisqu’elle doit désormais appliquer des règles de gouvernance venues d’ailleurs ». Le philosophe conclut qu’il nous faut retrouver les instruments intellectuels « qui pensent les groupes et les collectivités » pour commencer à restaurer une certaine confiance dans nos propres forces à agir sur notre destin politique.

En milieu d’après-midi la pause café est la bienvenue pour permettre le partage de réactions, de commentaires et d’idées autour des intervenants qui dédicacent leurs livres dans le hall de Cœur de Ville, en coopération avec la librairie Mille Pages.

La seconde partie de cet ensemble de conférences est dédié aux sujets de l’éducation et de la transmission. « Le constat de la défaillance de la transmission des savoirs et des valeurs dans notre société ouvre une voie stratégique majeure pour une rénovation politique » lance André Thiéblemont en introduction des trois conférences qui vont suivre. Malheureusement l’heure avancée d’une fin d’après-midi de week-end, peut-être nourrie d’un propos parfois trop technique ou peu didactique, feront que les interventions seront parfois difficiles à suivre.

Dominique Schnapper, anciennement membre du Conseil Constitutionnel et aujourd’hui directrice d’études à l’école des hautes études en sciences sociales, traite de l’engagement citoyen en politique, dans le droit fil des interventions précédentes. Manque de confiance envers nos politiques, défiance envers les institutions européennes, indifférence, solitude des membres de notre société , …etc, sont les aspects qui parsèment son intervention.

Monique Castillo, quant à elle, se définit comme « engagée dans la révolte contre les mauvais esprits du temps ». Elle aborde le sujet de la « déculturation » qu’elle définit comme étant le fait de devenir étranger à sa propre culture. Nous vivons une crise de l’identité culturelle qu’elle reconnait au travers d’une « guerre des signes ».

Enfin, Myriam Revault d’Allonnes, professeur d’université à l’Ecole pratique des hautes études, se lance dans une lecture à un rythme effréné de ses notes portant sur les sujets de l’autorité et de la transmission. Au passage, on notera que l’autorité n’est pas le pouvoir mais qu’elle appelle la reconnaissance, que la transmission est l’autorité du futur, que la crise de l’autorité est une rupture du fil de la tradition.

A la suite de chaque intervention l’auditoire dispose d’une trentaine de minutes pour un jeu de questions-réponses qui réveille toujours un peu l’attention. Et l’auditoire ne manque pas d’idées cet après-midi du 10 mars. Parmi les nombreuses questions, on aura noté les suivantes : « L’Europe peut-elle devenir démocratique ? », « Le don est aléatoire, le dû est obligatoire, comment concilier ? », « L’intégration du matérialisme économique chinois n’est-il pas un plus grand défi que l’intégration du spiritualisme religieux musulman ? », « Ne faut-il pas reconstruire un imaginaire collectif plutôt que des instruments intellectuels ? », « A quoi sert la sociologie ? », « Voyez-vous aujourd’hui des facteurs optimistes d’évolution du aller-vers-l’autre ? », …etc.




Dix ans de débats pour Rencontres Démocrates
Association Rencontres Démocrates
Maison des associations
41-43 rue Raymond du Temple
94300 Vincennes
www.rencontresdemocrates.com
rencontresdemocrates@yahoo.fr

Vendredi 13 Avril 2012
Xavier Fraval
     

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